Piqûre de rappel

Verdict : acquitté. Un tonnerre d’applaudissements retentit dans la salle. Quelques instants plus tard, le Dr Goodhouse sortait du tribunal au milieu d’une haie d’honneur formée par son fan-club. C’est tout juste si les euthanasiés n’ont pas surgi de leurs tombeaux pour venir rendre grâces à leur bienfaiteur. Des esprits chagrins s’étonneront peut-être de la clémence du jury face à de tels faits. « Dura lex, sed lex », c’était avant.

On a même entendu la satisfaction de certains ministres – dont celle en charge de la Santé – après un tel jugement. L’euthanasie pour tous, c’est maintenant. Enfin, pas tout à fait encore : la grande faute à l’Église catholique, dixit le président de l’ADMD. Sous des faux airs de chanteur d’opérette, ce dernier fait ici montre d’un humour digne du meilleur comique-troupier – comment, en effet, le soupçonner de se livrer involontairement à un anachronisme aussi grossier ? Notre homme a fait des études. Il sait bien à quel point ses chefs s’interdisent la moindre marque de respect à l’égard des pratiquants du dimanche. Un souverain normal ne se rendra jamais à Canossa, y compris en jet privé. À l’inverse, on l’aura vu parmi tous les candidats à l’Élysée courir pieds nus rue Cadet pour solliciter la bénédiction des membres du Grand Orient.

Le concept de « mourir dans la dignité » n’est pas forcément transparent aux yeux du Français moyen qui n’a pas appris le politiquement-correct pendant sa scolarité. Il s’agit d’un élément de langage élaboré par des communicants en seringologie, une sorte d’additif sucré destiné à rendre moins amer le bouillon de onze heures. Ils veulent nous convaincre que, désormais, aller jusqu’au bout d’une longue maladie est devenu has-been. Trépasser bronzé, le cheveu brillant et l’œil pétillant devra faire partie des acquis sociaux de demain. Et puis les grabataires qui surpeuplent les hôpitaux nuisent au pouvoir d’achat du contribuable qui pète la forme.

On va donc nous servir une rhétorique plutôt épaisse, censée emporter l’adhésion des citoyens encore rétifs aux avancées sociétales les plus radicales. Cela passe par un maquillage lexical qui va rendre plus belle la mort. L’homicide compassionnel est quand même plus séduisant qu’un sordide meurtre par empoisonnement. Quel ami de la poésie oserait condamner un zigouillage sentimental ?

Un autre subterfuge apologétique consiste à présenter la mort comme la panacée universelle – ce qui n’est pas complètement faux puisqu’elle délivre non seulement de la maladie mais aussi de l’ennui, du stress, du remords, du chagrin d’amour et du lave-linge en panne – et surtout comme le seul remède à la souffrance. Mais c’est un dualisme biaisé qui pose l’euthanasie en guise de yang face à la douleur physique : la pharmacopée propose d’autres traitements que le poison. Dans le cadre posé par la loi Leonetti, les soins palliatifs utilisent des analgésiques pour soulager du tourment les patients en fin de vie. Il semble cependant que cette option ne satisfasse guère les inconditionnels de l’injection létale. Pour rien au monde ils n’échangeraient leur dose de curare contre deux doses de morphine.

Je vais profiter de ce billet pour livrer mes dernières volontés à ce propos. S’il devait m’arriver de passer par cette épreuve, je réclame solennellement l’instauration d’un périmètre de sécurité autour de mon lit afin d’y maintenir à distance tous ces humanistes adeptes de la seringue du condamné. Leur combat a apporté son cortège de victimes non consentantes, offertes en sacrifice au dieu Progrès. En cas de malheur, que l’on me préserve de leur commisération vénéneuse. En revanche, j’aimerais qu’on me serve des sédatifs à volonté, façon open-bar, sans la dernière cigarette et le verre de cognac. En ce qui concerne la dignité, j’en ferai – tant bien que mal – mon affaire : elle ne s’administre pas en intraveineuse.

Sinon, je voulais ajouter un truc, mais j’ai oublié quoi.